La tentation de l'anonymat
Par Luciole le mardi 10 juillet 2007, 13:10 - Psychotroumfette du jour, bonjour - Lien permanent
Il m'arrive d'être tenter par l'anonymat, ne plus être Luciole, que ma famille, mon amour, mes amis ignorent l'identité de mes écrits et avoir ainsi une pseudo liberté. Je n'y cède pas. Je pourrais tout aussi bien tenir un journal intime, et ce n'est pas cela que je fais.
Ici, c'est une forme de représentation, et comme toute représentation elle n'a de valeur que parce qu'elle est sincère, pour autant qu'importe sa part de vrai.
Je m'interroge sur cet effet voyeur du lecteur, spectateur, cette tyrannie du " mais qu'y a t-il de vous dans ce que vous écrivez ?"
Je me souviens d'une séance de travail avec des élèves de théâtre. Je leur avais demandé d'apporter un objet qui avait une valeur émotionnelle pour eux, sans rien dire de plus.
Chacun avait alors imaginé ce qu'il aurait à en dire, chacun s'était préparé à représenter leur intimité, avec ce qu'il faut de distance pour se sentir à l'abri du voyeurisme. Cela aurait débouché sur un amas de récit anecdotique, sans émotion, tout au plus sympathique. Seulement voilà, l'exercice que je leur demandais, c'était de prendre l'objet d'un autre et d'imaginer avec seulement cinq minutes de préparation une histoire qui nous ferait croire que cet objet avait une importance capitale.
Les élèves furent déçus d'abord, puis se prirent au jeu. Quelques uns d'entre eux montrèrent une émotion très forte qui les surpris eux même. Probable que cachés derrière l'objet d'un autre, ils se sont laissée allés à plus de "sincérité".
A la fin de la séance, certains élèves qui n'avaient pas réussi à montrer ne serait ce qu'une parcelle d'émotion vinrent me trouver pour m'expliquer leur trouble. Ils s'étaient senti bloqué par l'atmosphère confidence que d'autres avaient donné à leur récit, ils avaient trouvé cela "indécent" et s'était cru perdu au milieu "d'une secte thérapie de groupe". A ces élèves je demandais :" vous vous êtes senti voyeur et cela vous a gêné ?" Ils m'ont répondu que c'était bien cela. Alors nous avons débattu sur cette question :" Est ce que ce n'est pas le voyeur qui fait l'exhibitionniste dans cette circonstance ?."
Ils auraient assisté à la même chose mais dans une salle de théâtre, avec des acteurs professionnels, ils auraient admis "la représentation" et se serait placé comme spectateurs. Mais ils étaient dans une salle de répétition, avec d'autres élèves, sachant qu'eux même devait faire ce même exercice, ayant peur ( et c'est bien naturel) de montrer quelque chose qui leur échapperait, peur d'être jugé, ils se sont eux même positionné en tant que voyeur.
J'expliquais qu'un de mes rôles de prof de théâtre était de les amener à cette liberté d'user de leur intimité émotionnelle au profit d'une histoire a raconter, que pour cela je ne me demandais jamais la part de vrai, la part de la fiction, je ne me posais qu'une seule question, suis je émue ?
Je crois qu'on est dans un système ou le voyeur a pris le pas sur le spectateur. La différence est de taille et pourtant la frontière est toute petite. Le spectateur reçoit une émotion, il ne cherche pas à savoir qui est celui qui lui transmet cette émotion, il cherche à découvrir en lui ce qui le touche et ainsi cherche à mieux se connaître, ou à mieux comprendre le monde qui l'entoure. Le voyeur recherche le contrôle sur cette émotion, il ne cherche pas à s'interroger, au contraire il cherche des réponses qui vont le mettre à l'abri de lui même et de sa propre vérité. Le spectateur assume cette intrusion dans l'intime de son émotionnel par ce qu'il sait que l'adresse est collective et qu'il en prend juste sa part. Le voyeur se croit seul visé et cela a de quoi être effrayant.
Dans le monde de la création, la part d'exhibitionnisme est une fausse question qui n'a que peu d'intérêt, ce qui prime c'est la part de sublimation, c'est cette possibilité d'aller au delà de soi, de devenir tous en quelque sorte. Être acteur c'est renoncer à l'unicité de son identité le temps d'une représentation. On commence souvent avec un égo sur dimensionné qui a besoin de se montrer et on apprend pièce après pièce, rôle après rôle, qu'il n'existe qu'autant qu'il se fond dans l'universel.
Le plaisir de l'acteur n'est plus d'être reconnu mais au contraire d'être oublié. Le temps de la reconnaissance c'est après la représentation et tous n'y prennent pas le même plaisir d'ailleurs.
C'est pour cela que je signe "Luciole" qui n'est pas tout à fait "Luce" mais qui l'est suffisamment pour pouvoir assumer tout ce qui s'écrit publiquement. "Luciole" c'est ce juste milieu entre le "moi" et ma recherche de l'universel ( ça fait pompeux et prétentieux comme ça, rire, mais je dis bien que je cherche, pas que je trouve ;-). Ma liberté d'écrire, je la trouve non pas dans l'anonymat mais dans l'acceptation que ce que j'écris est une représentation et non pas une exhibition. Le plus difficile, c'est pour ceux qui me connaissent vraiment, c'est pour eux qu'il est dur d'oublier "Luce" derrière "Luciole", comme des parents voyant leur enfant sur scène ne peuvent oublier complètement que c'est leur enfant et ne profite pas totalement du spectacle.
Ma liberté d'écrire c'est de rendre au lecteur la responsabilité de son positionnement. Ce n'est pas toujours facile, mais quand je n'y parviens pas, je n'écris plus.
Commentaires
J'aime tant ta clairvoyance et ta grande honnêteté dans la façon dont tu te places, tu nous places, autour de ce "spectacle intime" qu'est le blog.
Quant à l'anonymat, je comprends. C'est une question très récurrente ces dernières semaines. J'espère qu'un jour je pourrais raconter sereinement.
Mais je me disais l'autre jour, après nos papotages, que ça n'est pas facile de bloguer quand une bonne partie de sa famille est spectatrice et actrice des événements qui font nos idées d'histoires, nos points de chute ou de fuite...
Intéressant texte. Il y a aussi la tentation inverse : l'anonyme tenté de se dévoiler, par jeu, test de sincérité, désir subliminal d'être reconnu, bravade.... etc.
Pourquoi le blog de l'anonyme qui se "révèle" devient souvent bien plus insipide... Faudra-t-il un jour paler de langue-bloguienne, comme on dit langue-de-bois... ?
On commence souvent avec un égo sur dimensionné qui a besoin de se montrer et on apprend pièce après pièce, rôle après rôle, qu'il n'existe qu'autant qu'il se fond dans l'universel. J'aime beaucoup cette phrase, cependant, ne faut il pas dire aussi "qu'il se sublime dans l'universel" ? mais je ne suis que l'acteur de ma propre existence...
Passionnant, Luciole ! Et pour ma part, cette réflexion rencontre mon actualité avec très grande force.
Oui, très intéressant en effet ces réflexions et cette façon de poser la question plutôt à rebours de la façon dont on l'aborde habituellement.
Poser la part nécessaire de représentation, la place laissée à celui qui lit ou regarde, très intéressant...
Ca me fait réfléchir moi qui laisse peu à peu filer mon anonymat spécialement ces derniers jours et m'interroge sur les conséquences que ça peut avoir sur mon écriture
En espérant en effet parvenir à garder l'authenticité, à ne pas tomber dans le parler langue-bloguien comme dit Alain.
Quel bonne idée, ce texte, Luce-iole. J'en suis tout joyeux. Tu tritures une question qui me tourne autour depuis longtemps, depuis toujours.
Je t'avais écrit une fois que pour me sortir de ma série des zoms, il me faudrait parler du théâtre, parler théâtre, parler au théâtre. Je ne l'ai pas fait et ma série est arrivée à son terme hier. Il y avait comme un trou noir.
Tu as répondu à ce billet qui n'existe pas, en m'objectant tout que que j'avais envie d'avancer, en me donnant les réponses à des questions que je n'avais pas su formuler. Et surtout, tu trouves les mots qui conviennent pour expliquer mon incapacité vertigineuse à sortir de ce virtuel, plus enfermant que libérateur.
Et, étrangement, pour la légitimer.
Partir de soi, seule matière première dont nous disposons, pour parvenir à l'universel seul produit fini qui mérite qu'on se décarcasse, ambition démesurée mais obligée, nul n'écrit s'il n'est pas saisi de cette folie là, et tous ceux qui écrivent en sont saisis quand même ils diraient le contraire, folie des grandeurs, désir prométhéen, nous n'atteindrons jamais ce but ultime encore heureux mais nous y tendons nos forces. C'est pourquoi parfois nous cessons d'écrire, effrayés par nous-mêmes; et c'est pourquoi nous ne cessons jamais très longtemps, impossible d'échapper à l'appel de la forêt.
Mais partir de soi sans abîmer les proches, et en sachant qu'ils savent, qu'ils connaissent le dessous des cartes, et qu'ils sont parfois eux-mêmes une des cartes, jouets entre nos mots et nos phrases; alors un peu de voile de fumée, un faux masque ricanant, avec ce qu'il faut de jeu de piste pour trouver la chair et l'os, mais assez peu pour que ne trouve que celui qui veut vraiment.
Ainsi tu es Luciole pour nous, et Luce n'est que la grande lumière dont nous ne voyons que le reflet dans le buisson.
Ainsi je suis Andrem, et Rivière, dont à remonter le flux permettrait à qui chercherait longtemps de trouver la source de vrai. Et comme toi, en plus caché, ici et là traînent des traces et des signes, mais comme une sorte de jeu interdit, une mise en danger de même pas peur où je défie le virtuel d'accéder au réel.
Bon, je m'attarde. Je repars vite. Quelque chose me dit que ce fil de commentaire va devenir un billet chez moi. Décidément, c'est ici que s'éveillent mes meilleures idées. Je continuerai à fréquenter ton salon, Luce.
Iole.
La tradition des masques, on est en plein dans les racines du théâtre et de la représentation, bien sûr. Maquilage de clown ou pseudo, c'est toujours un nez rouge pour dire que c'est un spectacle doc que rien n'est grave !
Encore un bel article !!! :-)))))
Le "soi" et ma recherche de l'universel, c'est aussi comme cela que je vois parfois mon empreinte de blogosphère!