Théâtre et exhibition
Par Luciole le mercredi 11 juillet 2007, 12:02 - Psychotroumfette du jour, bonjour - Lien permanent
Je continue ma réflexion d'hier ...
J'ai joué une pièce de théâtre ou je devais me déshabiller. Il n'était pas écrit dans le scénario que le personnage devait être nue. Voilà comment les choses sont arrivées.
Le metteur en scène ( une femme) nous a demandé de réfléchir à une sorte de surprise que nous pourrions nous faire pendant la prochaine répétition, une proposition de jeu qui surprendrai autant nos partenaires qu'elle et qui nous obligeraient a continuer d'inventer. Un moyen comme un autre d'éviter l'effet néfaste d'une répétition qui deviendrait ressassement.
Enfin, je réfléchissais, pas très longtemps et j'eus l'idée que mon personnage ( junkie déjantée) pourrait se faire un trip exhibe pendant un de ses délires. Le jour J, pendant une sorte de filage ( jouer la pièce en l'état des répétitions d'un bout à l'autre sans interruption), je fit donc ce que j'avais prévu.
A la fin de la répétition, le metteur en scène me dit qu'elle avait trouvé cette proposition vraiment intéressante mais pour savoir ou l'arrêter elle avait besoin que je le refasse en intégrale, à savoir que je me retrouve entièrement nue. Nous en avons donc parlé. Me retrouver en sous vêtements ne me posait pas le moindre problème, c'était pour moi comme me retrouver en maillot de bain sur la plage, mais la nudité, me posait cette question de la pudeur et de l'exhibition. Bien sur, l'idée m'était venue que mon personnage pouvait être exhibitionniste, mais il était important pour moi comme pour le metteur en scène qu'il soit clair pour le public que cette exhibition n'était pas gratuite, racoleuse mais bien nécessaire au personnage. Le metteur en scène s'engagea à l'honnêteté et promis de prendre sa décision finale en fonction de ce que nous venions de nous dire.
Le lendemain, nous recommencions le filage et je fis ce que nous avions prévu. Il se passa quelque chose d'étrange. Je me sentie, moi, terriblement mal. L'action de me mettre à nue, terminée, je restai nue, soudain mon corps prenait toute la place, comme si soudain JE (NON PAS LE PERSONNAGE) prenais conscience de cette exhibition. ( dans la salle de répétition, il y avait le metteur en scène, son assistant, mes partenaires). C'était un filage, il ne devait donc pas y avoir d'arrêt. Je restais là, nue, pétrifiée et en larme. Je ressentais comme un viol mais en même temps j'avais conscience de la puissance de cette image et même de la beauté qu'elle pouvait avoir dans sa violence, (je ne parle pas, bien sur, de la beauté de mon corps plus que relative
la beauté du sens que cela prenait en tant que représentation, c'est cette conscience qui m'a permis non seulement de continuer le filage, mais d'utiliser cette émotion. En l'utilisant je m'en suis distancée.
A la fin de la répétition, j'avais conscience qu'il s'était passé quelques chose de très fort, quelque chose qu'il me faudrait apprendre à maitriser, que c'est dans cette maîtrise, dans le travail de retrouver l'intensité de cette émotion, et surtout la compréhension intime que cela m'avait donné de la souffrance de mon personnage, que se trouvait la voie à prendre. La nudité en tant que telle devint juste une expérience. Il aurait été impensable de vivre cela en publique ( oui, l'équipe de la pièce n'est pas le publique, c'est ... comme la famille, c'est l'intime.), mais l'expérience que j'en eu m'avait apporté beaucoup.
Finalement, après plusieurs autres filages, nous décidâmes que la nudité complète n'était plus nécessaire. J'avais réussi chaque fois à retrouver cette émotion, si bien que la nudité totale devenait superflue, je restais donc en culotte et après cela, montrer mes seins c'était trop facile, rire.
Lors des représentations, personne ne vint me parler de la nudité. On me parla de la violence globale de la pièce, les visages en sortaient métamorphosés, on sentait que le publique avait besoin de récupérer. Ce qui m'a frappé dans cette expérience, c'est que le spectateur sortait bouleversé et projetait son état post pièce sur le notre, imaginant que nous devions être sans dessus dessous après avoir joué. Ils avaient un regard mélangé d'admiration, de compassion. Je sentais qu'il cherchait à savoir si nous allions bien. Je sortais toujours souriante, je disais souvent avant que la question ne se pose " oui, je vais très bien". Nous étions juste fatiguée, c'était une pièce qui demandait une grande intensité physique. Mais jamais mon état psychique avait été en danger, je n'ai fais aucun cauchemar, rien.
J'en reviens a cette place de spectateur. Il me semble que les spectateurs que nous sommes devenus sont à la fois plus endurci et plus fragile. Autant il y a une augmentation de la violence sur les écrans dont beaucoup sont blasés, autant au théâtre ils deviennent fragiles. Le théâtre amène une réalité, celle des corps, celle de cette impalpable chose qui circule d'un humain à l'autre. Il est pourtant, par nécessité, toujours plus symbolique que réaliste. Le spectateur de théâtre, s'il n'est pas d'une certaine façon éduqué à cette forme de représentation se retrouve voyeur, mais voyeur au milieu d'autres voyeurs. Il n'est plus seul, dans l'intimité de son salon, à regarder sa petite lucarne lumineuse en zappant comme il l'entend. Le spectateur de théâtre est forcément spect-acteur. Il participe à la représentation. C'est cette action de regardant que nous perdons progressivement en devenant voyeur passif, jugeur protégé à l'occasion. Le théâtre est un espace ou tout le monde prend un risque, pas le même risque mais égal dans son implication. Le théâtre est un art nécessaire parce qu'il est un lieu privilégié de compréhension du monde, non pas de façon purement intellectuelle mais en mêlant savoureusement l'émotion à la réflexion, en utilisant l'émotion comme le miroir réfléchissant de notre humanité collective. Le théâtre est un des lieux de la sublimation d'être. Quand il est réussi bien sur, mais ça c'est un autre débat ...
Commentaires
J'ajoute un point aux points d'avant. Je n'avais rien lu encore de ta série psychoschtroupmmachin. Mon agrégateur ne m'avait pas signalé ces billets. Voilà qui est réparé, au moins pour l'un d'eux qui m'a mis sur la vie des autres.
J'aurais pu ne rien voir passer.
En tant que spectatrice, je n'aime pas trop la nudité sur scène ; plusieurs fois je sentais un malaise dans la salle. J'ai vu Didier Sandre dans une pièce d'Edward Bond "Maison d'Arrêt", et je trouve que la nudité ne s'imposait pas.
Je découvre ce blog, et j'aime beaucoup...
Pour en revenir à tes deux articles sur la position du spectateur, je suis d'accord avec toi, le coté voyeur est de plus en plus présent. Même pour la télé : c'est vrai qu'on est plus blasé et moins impliqué devant la télé (et puis on peut zapper), n'empêche, il n'y a qu'à voir le nombre d'émissions de tv-réalité qui ont fleuri ces dernières années ! Et le nombre de conversations qu'elles suscitent, y compris (surtout) entre des gens qui se défendent bien de les regarder
Le phénomène "blog" aussi d'ailleurs.
Je me demande pour ma part si ce n'est pas lié à la perte de repères. Nos vies sont moins "linéaires" qu'avant ; les parcours moins tracés ; on se pose plus de questions... Alors peut-être qu'on se place aussi en position de voyeur pour se rassurer, pour vérifier que d'autres rencontrent les mêmes difficultés, se posent les mêmes questions... pour se sentir moins seul quand on se sent un peu perdu ?
Fleur bleue : Alors peut-être qu'on se place aussi en position de voyeur pour se rassurer, pour vérifier que d'autres rencontrent les mêmes difficultés, se posent les mêmes questions... pour se sentir moins seul quand on se sent un peu perdu ?
On peut le faire en tant que spectateur, je crois même que c'est assez sain de se poser des questions, de chercher à comprendre, de se sentir moins seul. La position de voyeur implique un non engagement, une passivité, elle est pour moi lié au consommateur que nous devenons de façon quasi exclusive. D'ailleurs on ne nous parle plus comme à des citoyens mais comme à des consommateurs. Dans ce registre, les dernières élections présidentielles en était un exemple flagrant.
Fauvette : Il est rare que la nudité s'impose en effet. Tu parles d'ailleurs de la nudité de l'acteur en citant son nom et pas celui de son personnage. Ce qui a pu vous mettre mal à l'aise c'est que cette nudité, loin de renforcer le récit vous en a fait sortir. C'est un outil difficile à utiliser, pour autant je reste persuadé que " ne pas aimé la nudité au théâtre" c'est entré dans une généralité peu propice à la création ;-).
J'ai découvert ton blog par les petits cailloux mais je n'avais pas encore commenté. J'aime cette réflexion que tu fais à la fin sur les lecteurs de blog, l'engagement dans ce qu'on écrit...J'ai toujours l'impression de m'enrichir tout simplement avec la lecture de certains blogs qui effectivement réussissent à créer comme une trace éphémère mais universelle...Je ne sais pas si je suis très claire?! En tout cas, je me demande peu sur les blogs si ce qui est écrit est réel, tout comme au théâtre, je peux être destabilisée de voir les comédiens ensuite tant je préfère rester en compagnie de leurs personnages...
bonjour je vie de tomber sur votre article. je suis actuelemen etudiente en terminale et a l fin de l'année je passe une épreuve de theatre ou je doi presenter un dossier. mon dossier portu sur la pudeur au theatre: le pudeur au theatre ne serait elle pas différente que la simple pudeur physique? je m permet de vous laisser un petit commentair pour savoir s'il etai possible de me donner quelque conseille sur ce dossier vous qui avez reussi a fair quelque chose que je n'arriverai jamais a fair me metre nu ou en culote devent un publique. merci beaucou
Anglique : Mais quel conseil pourrais je vous donner ? La pudeur au théâtre, c'est un sujet vaste et passionnant. Mais la pudeur dépasse toujours la mise à nu du corps ... Il faut parler bien sur de la pudeur émotionnelle ... J'ai plus d'interrogation à ce sujet que de réponses... La pudeur du comédien ou la pudeur du spectateur ? Celui qui se montre et celui qui regarde, on ne peut parler de pudeur sans parler du regard, éventuellement du jugement. Se cacher ou se montrer, s'ouvrir ou se fermer ? Oui vaste sujet... Bon courage et bonne chance, j'ai toujours été très médiocre dans l'exercice que vous vous destinez à faire, il y faut de l'ordre et de l'organisation dans la pensée, et je n'écris bien qu'à l'instinct. C'est un travail d'universitaire que vous entamez, la comédienne que je suis serais d'assez mauvais conseils.
Quand à la capacité de se mettre nue sur scène, on n'a pas la même selon l'age, les circonstances, c'est une décision très personnelle...