Je continue ma réflexion d'hier ...
J'ai joué une pièce de théâtre ou je devais me déshabiller. Il n'était pas écrit dans le scénario que le personnage devait être nue. Voilà comment les choses sont arrivées.
Le metteur en scène ( une femme) nous a demandé de réfléchir à une sorte de surprise que nous pourrions nous faire pendant la prochaine répétition, une proposition de jeu qui surprendrai autant nos partenaires qu'elle et qui nous obligeraient a continuer d'inventer. Un moyen comme un autre d'éviter l'effet néfaste d'une répétition qui deviendrait ressassement.

Enfin, je réfléchissais, pas très longtemps et j'eus l'idée que mon personnage ( junkie déjantée) pourrait se faire un trip exhibe pendant un de ses délires. Le jour J, pendant une sorte de filage ( jouer la pièce en l'état des répétitions d'un bout à l'autre sans interruption), je fit donc ce que j'avais prévu.

A la fin de la répétition, le metteur en scène me dit qu'elle avait trouvé cette proposition vraiment intéressante mais pour savoir ou l'arrêter elle avait besoin que je le refasse en intégrale, à savoir que je me retrouve entièrement nue. Nous en avons donc parlé. Me retrouver en sous vêtements ne me posait pas le moindre problème, c'était pour moi comme me retrouver en maillot de bain sur la plage, mais la nudité, me posait cette question de la pudeur et de l'exhibition. Bien sur, l'idée m'était venue que mon personnage pouvait être exhibitionniste, mais il était important pour moi comme pour le metteur en scène qu'il soit clair pour le public que cette exhibition n'était pas gratuite, racoleuse mais bien nécessaire au personnage. Le metteur en scène s'engagea à l'honnêteté et promis de prendre sa décision finale en fonction de ce que nous venions de nous dire.

Le lendemain, nous recommencions le filage et je fis ce que nous avions prévu. Il se passa quelque chose d'étrange. Je me sentie, moi, terriblement mal. L'action de me mettre à nue, terminée, je restai nue, soudain mon corps prenait toute la place, comme si soudain JE (NON PAS LE PERSONNAGE) prenais conscience de cette exhibition. ( dans la salle de répétition, il y avait le metteur en scène, son assistant, mes partenaires). C'était un filage, il ne devait donc pas y avoir d'arrêt. Je restais là, nue, pétrifiée et en larme. Je ressentais comme un viol mais en même temps j'avais conscience de la puissance de cette image et même de la beauté qu'elle pouvait avoir dans sa violence, (je ne parle pas, bien sur, de la beauté de mon corps plus que relative ;-) la beauté du sens que cela prenait en tant que représentation, c'est cette conscience qui m'a permis non seulement de continuer le filage, mais d'utiliser cette émotion. En l'utilisant je m'en suis distancée.
A la fin de la répétition, j'avais conscience qu'il s'était passé quelques chose de très fort, quelque chose qu'il me faudrait apprendre à maitriser, que c'est dans cette maîtrise, dans le travail de retrouver l'intensité de cette émotion, et surtout la compréhension intime que cela m'avait donné de la souffrance de mon personnage, que se trouvait la voie à prendre. La nudité en tant que telle devint juste une expérience. Il aurait été impensable de vivre cela en publique ( oui, l'équipe de la pièce n'est pas le publique, c'est ... comme la famille, c'est l'intime.), mais l'expérience que j'en eu m'avait apporté beaucoup.
Finalement, après plusieurs autres filages, nous décidâmes que la nudité complète n'était plus nécessaire. J'avais réussi chaque fois à retrouver cette émotion, si bien que la nudité totale devenait superflue, je restais donc en culotte et après cela, montrer mes seins c'était trop facile, rire.

Lors des représentations, personne ne vint me parler de la nudité. On me parla de la violence globale de la pièce, les visages en sortaient métamorphosés, on sentait que le publique avait besoin de récupérer. Ce qui m'a frappé dans cette expérience, c'est que le spectateur sortait bouleversé et projetait son état post pièce sur le notre, imaginant que nous devions être sans dessus dessous après avoir joué. Ils avaient un regard mélangé d'admiration, de compassion. Je sentais qu'il cherchait à savoir si nous allions bien. Je sortais toujours souriante, je disais souvent avant que la question ne se pose " oui, je vais très bien". Nous étions juste fatiguée, c'était une pièce qui demandait une grande intensité physique. Mais jamais mon état psychique avait été en danger, je n'ai fais aucun cauchemar, rien.

J'en reviens a cette place de spectateur. Il me semble que les spectateurs que nous sommes devenus sont à la fois plus endurci et plus fragile. Autant il y a une augmentation de la violence sur les écrans dont beaucoup sont blasés, autant au théâtre ils deviennent fragiles. Le théâtre amène une réalité, celle des corps, celle de cette impalpable chose qui circule d'un humain à l'autre. Il est pourtant, par nécessité, toujours plus symbolique que réaliste. Le spectateur de théâtre, s'il n'est pas d'une certaine façon éduqué à cette forme de représentation se retrouve voyeur, mais voyeur au milieu d'autres voyeurs. Il n'est plus seul, dans l'intimité de son salon, à regarder sa petite lucarne lumineuse en zappant comme il l'entend. Le spectateur de théâtre est forcément spect-acteur. Il participe à la représentation. C'est cette action de regardant que nous perdons progressivement en devenant voyeur passif, jugeur protégé à l'occasion. Le théâtre est un espace ou tout le monde prend un risque, pas le même risque mais égal dans son implication. Le théâtre est un art nécessaire parce qu'il est un lieu privilégié de compréhension du monde, non pas de façon purement intellectuelle mais en mêlant savoureusement l'émotion à la réflexion, en utilisant l'émotion comme le miroir réfléchissant de notre humanité collective. Le théâtre est un des lieux de la sublimation d'être. Quand il est réussi bien sur, mais ça c'est un autre débat ...